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Pegarra : de l'objet usuel au symbole


Pegarra : de l'objet usuel au symbole

L'association Arbonako Andereseroraenia (association de sauvegarde de la benoîterie d'Arbonne), vient de déposer au Musée basque une pegarra, cruche en terre cuite à la forme caractéristique, utilisée pour aller chercher l'eau à la fontaine.
Une fois pleine, les femmes la transportaient posée sur leur tête, composant ainsi une silhouette originale qui a retenu l'attention des voyageurs et des artistes de passage en Pays basque depuis le XVIIIème siècle.
La présentation de cet objet au musée (salle de l'artisanat, au 1er étage) est l'occasion de rappeler son origine et son rôle fondamental jusqu'au début du XXème siècle, époque à laquelle la pegarra perd peu à peu son caractère usuel pour devenir, sous le pinceau des artistes, figure emblématique d'un mode de vie ancien.

La pegarra, objet du quotidien jusqu'au début du XXème siècle

Cette " forme de théière " caractéristique de la pegarra, avec une partie basse tronconique, un bec long et étroit, une anse dessinant un triangle, est déjà remarquée par le linguiste Humboldt et consignée dans son Journal lors de son passage à Saint-Jean-de-Luz en 1801.
C'est ce même type de cruche que le peintre Vernet avait déjà observé à Bayonne en 1759.
Chargé par le roi de peindre une série de vues des ports de France, Vernet réalise deux tableaux du port de Bayonne entre 1759 et 1761.
Dans l'une d'elles, " Vue de la Ville et du Port de Bayonne prise de l'Allée de Boufflers ", dont le Musée Basque possède deux gravures d'époque, la pegarra apparaît à plusieurs reprises (cf. détail).
Vernet écrit avoir voulu " représenter tout ce qui peut caractériser le Pays et ses usages, comme le jeu de la Troupiole [du mot gascon toupiole] qui consiste à se jeter une cruche, jusqu'à ce que, tombée à terre, elle se brise ".
Cette utilisation ludique de la pegarra en dit long sur le caractère hautement familier de l'objet pour ces jeunes filles. On allait chercher l'eau à la fontaine jusqu'à cinq fois par jour.


Pegar est le mot basque qui désigne la cruche.

Comme le précise l'ethnologue José Miguel de Barandiaran ce terme connaît des variantes en fonction des provinces et des époques (pedar et pear notamment), mais la forme reste la même et ce type de cruche se retrouve dans tout le Pays basque, de la Biscaye à la Soule.
Ailleurs on la repère sous d'autres noms, en Béarn, sur tout le flanc nord des Pyrénées et avec quelques variantes en Catalogne.

La forme générale est vraisemblablement très ancienne.
Une cruche de l'époque carolingienne (IXème siècle) découverte à Saint-Lézer en Bigorre présente des caractéristiques très similaires (base tronconique, anse et bec élancés).
Il semble cependant que les formes précises de la pegarra que nous connaissons ne soient devenues la norme en Pays basque que dans le courant des XVIIe et XVIIIème siècles.
Une gravure de Goerg Hoefnagel du XVIème siècle, conservée au Musée Basque, présente un groupe de jeunes femmes " biscayennes et gasconnes " dont l'une porte sur la tête une cruche qui ne reprend pas exactement le profil de la pegarra d'Arbonne.

Il s'agit pour autant de la même fonction, celle d'assurer les besoins d'une maison en eau, besoins qui ont pu varier selon le niveau social des familles, nécessitant ce transport jusqu'à l'arrivée progressive de l'eau courante à partir du XIXème siècle.
Les dernières pegarra fabriquées par la famille de potiers Cazaux, installée à Biarritz, datent du début du XXème siècle.
Dans les premières décennies du siècle la fonction va disparaître, mais l'image encore très présente et largement répandue de cette silhouette de femme portant une cruche sur la tête va perdurer, comme une figure caractéristique du Pays basque.
On la retrouve alors fréquemment dans la production des artistes cherchant à représenter l'essence du pays, souvent au prix d'une schématisation réductrice qui va contribuer à diffuser une certaine image du Pays basque.
La porteuse de pegarra apparaît ainsi dans la peinture, la gravure, ou sur du mobilier (cf. dossier de chaise dite " néo-basque ", vers 1920 ; dessin d'Elizaga, " femmes portant des cruches ", 1932 ).
Dessin d'Elizaga (deux femmes portant des 
pegarra) Dessin d'Elizaga (deux femmes portant des 
pegarra)
Dessin d'Elizaga (deux femmes portant des 
pegarra) Dessin d'Elizaga (deux femmes portant des 
pegarra)

Histoire d'un objet : traces d'usage, traces de vie.

L'intérêt de cette cruche dépasse cependant la simple illustration typologique.
Tout objet ethnographique est un objet d'histoire, il porte des traces liées à son usage, comme la mémoire des gestes de ceux qui l'ont utilisé, signes qui lui sont propres et lui donnent un caractère unique.
L'objet est au musée pour représenter une fonction, mais aussi pour nous faire entrer dans l'intimité d'une réalité quotidienne, en tant que témoin de pratiques, de savoir-faire, d'une vie en mouvement, à l'opposé d'un regard nostalgique qui fige le passé dans une image d'Epinal.

S'il est actuellement encore difficile de dater cette pegarra avec précision, en raison de la permanence des caractéristiques typologiques de ces cruches (fin du XVIIIème siècle, XIXème siècle ?), l'état dans lequel elle nous est parvenue ouvre une fenêtre sur les détails de son utilisation quotidienne.
En effet, la principale trace d'usure visible au niveau de la base, sous le bec (voir détail), résulte du basculement quotidien de la cruche, posée une fois remplie sur un évier en pierre, pour obtenir de l'eau.
Ce frottement qui a fini par entraîner l'apparition d'un trou et rendre l'objet inutilisable, c'est l'empreinte du temps, l'objet non plus isolé dans une exemplarité idéale mais replacé dans un contexte temporel palpable, l'objet témoin d'un moment de la vie des hommes.

Après un temps d'utilisation indéfini et cette perte de fonctionnalité due à son percement, cette pegarra a été enfouie dans le chœur de l'église d'Arbonne, avec plusieurs autres cruches, pour des raisons que nous ignorons encore.
Elle fut mise au jour dans les années 1980 à l'occasion de travaux à l'intérieur de l'église, conservée un temps dans le presbytère de l'église, puis cédée à l'association de sauvegarde de la benoîterie qui vient de la déposer au Musée Basque.

L'objet, maintenant présenté à un large public au sein de l'exposition permanente, vient illustrer un temps essentiel des rythmes de vie anciens, celui de l'approvisionnement en eau, travail exclusivement féminin, moment de sociabilité particulier.
De nombreuses légendes, qui prennent comme décor ce chemin vers la fontaine, renvoient également à cette réalité quotidienne fondamentale. Cette cruche témoigne par ailleurs de la " fortune " d'un modèle, répandu dans tout le Pays basque et devenu symbole intemporel.

 

la pegarra posée à plat
L'usure due au balancier pour la pencher et se servir

Exposition permanente
Salle de l'artisanat, au 1er étage
Musée Basque / Maison Dagourette
Quai des Corsaires
POUR EN SAVOIR PLUS > infos : 05 59 46 61 90



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